Secrets of the Silent Witch T.6 – Chapitre 12

La négociation de Monica

「Traduction – Pizzflc
Relecture – Mael7523m」

— Monicaaaa ! T’es encore en vieeee ?

Monica, allongée sur le dos au fond du bassin, répondit d’une voix faible entre deux respirations laborieuses.

— … Oui…

— Truc de malade… T’as carrément siphonné tout ton mana.

— … Oui… Je n’avais pas… déployé autant de puissance… depuis une éternité.

En temps normal, le style de combat de Monica reposait sur une économie absolue de ses forces, utilisant une consommation minimale de mana pour abattre ses adversaires avec une précision chirurgicale. Cependant, pour briser la barrière conçue par Louis Miller, elle n’avait eu d’autre choix que de déchaîner le sort le plus dévastateur de son répertoire. L’invocation du Roi des Esprits avait englouti à elle seule 70 à 80 % du mana total de Monica. Ce n’était définitivement pas le genre de sort que l’on pouvait lancer à la légère. À cet instant, elle n’aspirait qu’à laisser cet épuisement écrasant prendre le dessus et sombrer dans le sommeil, mais sa tâche était encore loin d’être accomplie.

— … Je suppose… que j’ai perdu…

Juchée sur l’épaule de Nero, Casey laissa échapper un sourire impuissant.

— … Casey…

Monica redressa lentement son corps endolori pour ancrer son regard dans celui de Casey. Cette dernière ne manifestait ni haine ni colère ; elle se contentait d’arborer un sourire teinté de tristesse, comme une âme qui aurait fait le deuil de toutes ses illusions.

— Pourquoi me regardes-tu ainsi ? C’est moi le méchant, ici… C’est moi qui t’ai trompée.

La seule et unique raison pour laquelle Casey s’était montrée si prévenante envers Monica était de pouvoir approcher Felix. Et son stratagème avait parfaitement fonctionné. Grâce à cette fausse amitié, elle avait pu glaner sans effort l’emploi du temps détaillé du conseil des élèves. Monica n’avait été, du début à la fin, qu’un instrument entre les mains de Casey.

— … Quand bien même…

Monica agrippa le tissu de sa robe au niveau de sa poitrine et commença à forcer sur sa voix avec un acharnement désespéré.

— C’est toi… qui m’as invitée à déjeuner… ou à visiter les cours facultatifs avec toi… Et tout ça, ça m’a fait tellement plaisir.

Même si le but de Casey avait été de se servir d’elle, Monica était incapable de la détester. L’image de cette fille qui glissait du poisson frit dans son pain avant de le mordre à pleines dents, un sourire radieux aux lèvres comme s’il s’agissait du plus merveilleux des festins.

L’image de cette fille qui s’interposait toujours avec douceur pour jouer les médiatrices lorsque Claudia et Lana commençaient à se disputer. L’image de cette fille qui, affirmant d’un ton modeste être plutôt douée pour la broderie, avait fièrement déplié un mouchoir aux motifs d’une finesse incroyable, avant de lui offrir un sourire d’une timidité touchante.

— … S’il te plaît… Ne me regarde pas comme ça, Monica.

Casey ferma les yeux et secoua doucement la tête, cherchant à chasser ces souvenirs.

— C’est moi la criminelle qui a tenté d’assassiner Son Altesse… C’est ton devoir le plus strict de me détester pour ça.

Dans quelle mesure le comportement de Casey n’avait été qu’une comédie, Monica n’en savait absolument rien. Pourtant, elle se refusait à croire que tout cela n’avait été qu’un tissu de mensonges. Mais une réalité bien plus sombre planait sur elles : après avoir orchestré une tentative d’assassinat contre la famille royale, Casey et les siens étaient désormais condamnés à l’échafaud.

— … Exécutés…

Monica sentit un frisson glacial lui traverser l’échine. À cet instant, Nero leva les yeux au ciel et fit claquer sa langue d’un air agacé.

— Hé, Monica. Y a un méchant qui vient par ici. Je file me planquer là-bas, compris ?

Nero déposa Casey, encore bien trop engourdie pour esquisser le moindre geste, à même le sol avant de décamper en quatrième vitesse. Il s’était probablement posté derrière un arbre, tentant de reprendre sa contenance de simple chat domestique. Monica savait pertinemment que tôt ou tard, pour avoir manipulé la barrière magique sans la moindre autorisation, cette personne finirait par rappliquer.

Bien que ses jambes chancellent dangereusement, elle se força à rester d’aplomb, les yeux rivés vers les cieux. Là-haut, une minuscule silhouette noire tachait l’azur. Elle fondait sur elle à une vitesse proprement hallucinante… Cet hurluberlu avait-il seulement songé à la manière dont il allait atterrir ?

Prise d’un très mauvais pressentiment, Monica battit prudemment en retraite de quelques pas. Puis, à peine quelques secondes plus tard, deux figures chutèrent du ciel, tourbillonnant sauvagement à s’en perforer le crâne contre le sol.

La première silhouette, une splendide jeune femme vêtue d’un uniforme de domestique, vrilla sur elle-même à une vitesse vertigineuse avant de se ficher verticalement dans la terre, littéralement enterrée jusqu’aux genoux. La seconde silhouette, quant à elle, décrivit une large courbe avec son bâton au tout dernier instant, redressant sa trajectoire in extremis pour s’éviter le même sort peu glorieux.

— Espèce de servante stupide ! Ne t’ai-je pas dit de corriger cette façon d’atterrir ?

— C’est ce que j’appelle la méthode d’atterrissage rotatif. C’est très offensif et très stylé.

— Il n’y a absolument rien d’élégant à être enterrée jusqu’aux genoux, espèce de bonne à tout faire !

Louis Miller, le Magicien des Barrières — l’homme aux cheveux châtains tressés et au monocle —, claqua bruyamment sa langue et fixa Monica.

Puis, posant un doigt entre ses deux sourcils, il laissa échapper un profond soupir.

— Je pensais que ma barrière avait un problème, alors je suis venu voir ce qui se passait… Et voilà qu’il s’agissait de vous, ma collègue.

— Je… Ça fait un moment, Louis.

Après que Monica eut incliné la tête, Louis se pencha pour scruter son visage, lui jetant un regard interrogatif.

— … Tu as presque épuisé tout ton mana ? C’est la première fois que je te vois dans un tel état. Même lorsque vous avez exterminé plus de vingt wyvernes, vous n’étiez pas aussi mal en point.

Louis plissa ses yeux d’un violet pâle derrière son monocle et tourna alternativement son regard vers la fontaine détruite et vers Casey, qui restait affalée au sol.

— Maintenant, jeune fille là-bas, je suppose que vous êtes une élève de cette école… Êtes-vous une ennemie ou une alliée ?

Alors que Monica restait mûre dans son silence, Casey prit la parole d’un ton désinvolte.

— Je suis une ennemie. Une ennemie stupide qui a tenté d’assassiner Son Altesse Felix, mais qui a échoué.

— Je vois… Lynn, retenez-la.

À peine Louis eut-il donné son ordre que la splendide jeune femme en uniforme de domestique dégagea ses jambes du sol pour immobiliser Casey, lui maintenant les mains derrière le dos. Casey n’opposa pas la moindre résistance, se laissant faire avec une docilité totale.

— Maintenant, ma collègue. Pouvez-vous m’expliquer la situation ?

— Une Conque Flamboyante avait été installée dans l’entrepôt ouest où les feux d’artifice étaient entreposés…

Louis fronça les sourcils en entendant les mots Conque Flamboyante. Lui aussi comprenait parfaitement à quel point cet artefact magique était terrifiant. Sans parler du cataclysme absolu si tous ces feux d’artifice venaient à s’embraser en même temps.

— … Je me suis dit que ma barrière défensive ne suffirait pas à nous en protéger complètement, alors je t’ai emprunté la tienne, Louis.

— Je suis pourtant certain d’avoir déployé une barrière de protection particulièrement solide pour couvrir l’intégralité de cette barrière à grande échelle.

— … J’ai invoqué le Roi des Esprits pour la briser.

— Je suis également certain d’avoir truffé cette barrière à grande échelle de formules factices pour empêcher quiconque de la saboter.

— Hum, en fait, je suis plutôt douée pour détecter ce genre de choses… Ah, mais il m’a fallu presque une minute entière pour repérer tous vos leurres. C’est la vérité !

— …Une minute ? Tout cela… tu ne l’as déchiffré qu’en une seule minute…?

Les mots de Monica firent tressaillir les traits de Louis. Il resta un moment silencieux, le visage sombre, avant de grogner d’un air profondément amer.

— … S’il y a d’autres incidents à l’avenir où mes barrières sont altérées, c’est vous que je soupçonnerai en premier lieu.

— Hein ?!

— Je te dis que ce n’est pas le genre de chose que le premier venu est capable de faire.

— Comment pourrais-je croire une chose pareille, bon sang ?!

Monica crut entendre ce murmure on ne peut plus menaçant in extremis, mais elle s’empressa de faire mine de rien. Malgré ses manières de parfait gentleman, Louis Miller restait un homme redoutable.

— Je comprends la situation dans les grandes lignes. Quoi qu’il en soit, le second prince n’a pas encore découvert votre véritable identité,n’est-ce pas?

— Oui, il ne sait toujours rien… je crois.

— Très bien. Dans ce cas, je vais aller récupérer la [Conque de Flamme] à votre place, en toute discrétion. Nous allons également prendre cette jeune femme en charge. Quant à vous, vous continuerez à escorter le second prince…

— A-Attendez !

Monica éleva la voix pour couper la parole à Louis.

— Qu’y a-t-il ?

— Q-Qu’est-ce qui va arriver à… à Casey ?

— Nous allons la soumettre à un interrogatoire afin de débusquer tous les complices impliqués dans cette tentative d’assassinat. Si elle refuse de parler, nous devrons probablement recourir à des sorts de manipulation mentale.

L’usage de sortilèges pour extorquer des aveux ou plier un esprit à l’obéissance était strictement prohibé. Toutefois, dans certaines circonstances exceptionnelles, ces méthodes devenaient légitimes pour l’interrogatoire de criminels de haute volée. Mais Monica ne le savait que trop bien. Elle savait que la magie d’altération mentale pouvait infliger d’irréparables ravages à la conscience du sujet — dans le pire des scénarios, Casey n’aspirerait plus qu’à l’état de légume. Louis put aisément deviner ce qui tourmentait Monica à la simple pâleur de ses traits, mais il se contenta de lui adresser un regard de glace.

— … Tu semble réticente à l’idée qu’elle soit interrogée au moyen de sortilèges mentaux. Pourtant, finir à l’état de légume serait peut-être un sort plus clément pour elle. S’agissant d’une tentative d’assassinat sur un membre de la famille royale, son exécution est inévitable. Mieux vaut qu’elle soit menée à l’échafaud après avoir perdu la tête ; cela lui évitera au moins de souffrir.

Le visage de Casey se décolora instantanément. Monica ravala sa salive et, forçant son corps tremblant à lui obéir, elle planta son regard droit dans celui de Louis.

— L-Louis, tu appartiens à la faction du Premier Prince, n’est-ce pas ?

— … C’est un peu soudain. Où tu veux en venir ?

— S’il te plaît… réponds-moi.

Louis scruta le visage de Monica de son regard perçant. La Sorcière Silencieuse, qui avait d’ordinaire le réflexe de détourner la tête, soutenait à présent son regard sans ciller. Cette audace inhabituelle piqua instantanément la curiosité de Louis.

— En effet, tu as vu juste. J’ai partagé les bancs de l’académie avec le Premier Prince Lionel. On peut donc dire que je fais partie de sa faction. Cependant, ne te méprends pas : ce n’est pas comme si je tenais à ce qu’il monte sur le trône à n’importe quel prix.

— … Hein ?

Monica s’attendait à ce qu’il proclame haut et fort : « Son Altesse Lionel est le plus digne de monter sur le trône ! » Entendre une réponse aussi éloignée de ses prévisions la prit de court, lui coupant presque l’herbe sous le pied.

— Si je me prétends membre de la faction du Premier Prince, c’est avant tout parce que je ne porte ni le duc Crockford ni le second prince dans mon cœur.

— …

C’était bien là une raison typique de Louis. Il n’en demeurait pas moins que Louis restait un allié du Premier Prince. Une fois cette certitude acquise, Monica passa à l’étape suivante.

— C-Casey a des liens avec le royaume de Randall, qui soutient lui aussi la faction du Premier Prince.

Les sourcils de Louis se froncèrent.

— Si la vérité éclate au grand jour… Si l’on découvre que la faction du Premier Prince a pactisé avec le royaume de Randall pour fomenter l’assassinat du Second Prince, cela portera un coup fatal à votre camp, n’est-ce pas ?

Rien que le fait de révéler que le camp du Premier Prince est impliqué dans une tentative d’assassinat sur le Second Prince suffirait à lui infliger un revers dévastateur. Tandis que Monica mettait le doigt sur cette douloureuse vérité, un mince sourire s’étira sur les lèvres de Louis.

— Je n’aurais jamais cru voir le jour où toi, qui ne te soucies guère des luttes de pouvoir, tu tenterais de négocier un tel accord avec moi… C’est d’une audace remarquable.

— Ni Son Altesse Felix ni quiconque d’autre n’est au courant de cette tentative d’assassinat. Les seules personnes dans la confidence… ce sont Casey et moi.

— … Tu souhaites donc que je fasse comme si cette tentative d’assassinat n’avait jamais eu lieu ?

— …

Monica ne demandait pas qu’on étouffe complètement l’affaire ; tout ce qu’elle voulait, c’était arracher Casey à l’échafaud. Tandis qu’elle s’entêtait ainsi avec l’énergie du désespoir, Louis reprit la parole d’un ton sans réplique.

— La faction du Premier Prince est loin d’être un bloc monolithique. Le prince Lionel et sa mère n’ont, comment dire… que très peu d’intérêt pour la couronne. S’ils doivent l’obtenir, ils exigent des méthodes loyales et répugnent à l’idée d’une tentative d’assassinat. Malheureusement, on ne peut pas en dire autant de tous ceux qui soutiennent leur camp.

Ayant coupé court à ses propres explications, Louis darda un regard de glace sur Casey.

— Les imbéciles qui prennent des initiatives aussi futiles que d’assassiner le Second Prince seront liquidés en secret.

— M-Mais… il y avait sûrement un autre moyen de régler cette affaire en secret !

Monica se mordit la lèvre, le regard embué de larmes alors qu’elle fixait Louis. Pendant ce temps, ce dernier se livrait à un calcul cynique. D’un point de vue purement pragmatique, la meilleure option pour lui consistait à soumettre Casey à un sortilège mental pour lui arracher le nom des extrémistes, avant de la liquider en secret afin de ne laisser aucune trace. Cependant, s’il choisissait cette voie, il ferait définitivement une croix sur la coopération future de sa collègue.

Or, le pouvoir de la Sorcière Silencieuse dépassait de loin ce que Monica elle-même s’imaginait, et il aurait été fort regrettable de se priver d’un tel atout. Après avoir pesé le pour et le contre, Louis arrêta sa décision.

— Si cette jeune femme passe aux aveux en toute honnêteté, je m’engage à ne pas faire usage de sortilèges d’altération mentale. En contrepartie, elle sera recluse dans un couvent et bannie à tout jamais de la société.

C’était le meilleur compromis qu’il pût lui accorder. En guise de réponse, Monica s’inclina profondément devant lui.

— Merci, Louis…

— En contrepartie, tu devras continuer à coopérer pleinement à la mission de protection du Second Prince.

— Oui !

Monica acquiesça sans la moindre hésitation, tandis que Louis plissait les yeux derrière son monocle. L’une des raisons pour lesquelles il l’avait choisie pour assurer la protection du Second Prince était justement sa profonde méfiance envers autrui. Une personne accordant si facilement sa confiance aux autres ferait une bien piètre sentinelle.

— …Ne t’attache pas trop aux gens.

— Hein !?

Louis pressa son index contre le front de Monica et plongea son regard dans le sien.

— Souviens-toi que tu es l’un des Sept Sages, Monica Everett, la Sorcière Silencieuse… Ton identité d’élève à l’académie Serendia, sous le nom de Monica Norton, n’est qu’une couverture temporaire.

Les épaules de Monica tressaillirent.

— … Ne l’oublie jamais.

— O-Oui…

Devant l’acquiescement de Monica, Louis la dévisagea, une lueur indéchiffrable au fond des yeux.

Témoin silencieux de toute la scène, Lynn fut alors traversé par une pensée pour le moins saugrenue : « On dirait un véritable enlèvement d’enfant. »