Sortir des profondeurs du silence
「Traduction – Pizzflc
Relecture – Mael7523m」
Casey Groove avait trois frères aînés. Tous étaient partis chasser le dragon, et aucun n’était jamais revenu. L’aîné avait été happé par une wyverne avant d’être précipité dans le vide ; sa nuque s’était brisée net sous l’impact. Le cadet avait été mis en pièces par les griffes d’un dragon rouge, et sa dépouille fut rapportée amputée de plusieurs membres. Quant au troisième, il avait péri brûlé vif par le souffle de cette même bête ; on avait dû l’enterrer directement dans son armure, le métal ayant fondu et fusionné avec sa chair carbonisée.
À chaque fois qu’une menace reptilienne planait, son père suppliait le royaume de dépêcher les Chevaliers Dragons. En vain. Leurs secours n’arrivaient presque jamais à temps. Il faut dire que Bright, la terre natale de Casey, n’était qu’une province stérile et insignifiante aux yeux du royaume de Ridill. Les nobles de la cour centrale s’en désintéressaient totalement. Pire encore : pour ces derniers, la présence de ces monstres à la frontière constituait un rempart naturel idéal contre les invasions des pays voisins. Certains cyniques allaient même jusqu’à chuchoter que ces dragons s’avéraient bien plus utiles que des seigneurs locaux pour défendre le territoire, faisant fi du calvaire des habitants qui y laissaient leur vie.
Alors que les bêtes ravageaient leurs terres et décimaient leur lignée, plongeant les Groove au bord du désespoir, le salut vint finalement d’ailleurs : les chevaliers du royaume de Randall. Intervenant en secret sur le territoire de Bright, ils luttèrent avec acharnement pour exterminer les dragons. Ce miracle avait été rendu possible grâce à la grand-mère de Casey, qui entretenait des liens étroits avec une famille de marquis à Randall.
On devine sans peine l’incommensurable gratitude de Casey et des siens envers ces sauveurs venus de l’étranger, alors que leur propre patrie les avait lâchement abandonnés.
Depuis ce jour, le père de Casey — le comte Bright — et les nobles de Randall étaient restés en contact étroit et clandestin, s’échangeant mutuellement des rapports sur la situation de leurs royaumes respectifs. Un nom revenait d’ailleurs de manière obsessionnelle au cœur de leurs correspondances : le duc Crockford.
Cet homme, grand-père maternel du second prince et figure la plus influente de Ridill, n’avait d’yeux que pour une future guerre contre l’Empire. Et pour concrétiser ses ambitions, il prévoyait d’envahir Randall afin de s’en servir comme d’un vulgaire tremplin. Si le second prince venait à monter sur le trône, ce terrible cauchemar deviendrait une réalité.
— Est-ce que je peux faire quelque chose ?
Il lui répondit, les traits douloureusement crispés par l’émotion.
— Tu devrais te rendre à l’académie Serendia.
Le mieux serait qu’elle parvienne à s’attirer les faveurs de Felix afin de l’amadouer. Mais si cela s’avérait impossible…
— Sers-toi de ça.
Son père tendit alors à Casey un petit outil magique à l’usage bien précis la Conque Flamboyante.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Casey était complètement perdue tandis qu’elle ballottait sur l’épaule de l’homme aux cheveux noirs. Ce type, Nero, était on ne peut plus suspect. Il arborait un uniforme scolaire alors qu’il n’avait clairement plus l’âge d’aller à l’école. Pourtant, le comportement de Monica s’avérait encore plus insondable. Qu’elle connaisse l’existence de la Conque Flamboyante était déjà une surprise de taille, mais qu’elle prétende pouvoir la neutraliser dépassait totalement l’entendement.
— Ce n’est pas possible…
Le père de Casey lui avait pourtant répété à quel point la conque flamboyante était redoutable. Son seul véritable défaut résidait dans sa faible portée et son manque de précision. C’est précisément pour cette raison qu’elle avait choisi de la déclencher au moment où Felix assistait au feu d’artifice. Même si la conque flamboyante ne touchait pas directement le prince, l’explosion en chaîne des pièces d’artifice environnantes le tuerait à coup sûr.
L’homme prénommé Nero franchit d’un bond agile la grille du vieux jardin pour s’enfoncer dans l’arrière-cour. À l’abandon depuis des années, l’endroit était désormais envahi par les mauvaises herbes. Seule une vieille fontaine trônait encore en son centre. Sitôt descendue des épaules de Nero, Monica courut vers le bassin pour y jeter un coup d’œil. La fontaine, hors d’usage, n’était plus remplie que par des flaques d’eau de pluie croupie et une épaisse couche de mousse.
— Le fond de cette fontaine est gravé d’une formule magique… C’était une barrière à grande échelle qui protégeait l’académie.
Monica scruta également avec attention les sculptures décoratives qui ornaient l’extérieur du bassin.
— Il y a une seconde barrière de protection qui enveloppe la principale… Sûrement pour empêcher qu’elle ne soit détruite. Quelqu’un a superposé une protection supplémentaire tout autour de la barrière à grande échelle…
— En gros, si tu ne te débarrasses pas de la barrière extérieure, impossible de toucher à la principale, c’est ça ? … Alors, tu comptes t’y prendre comment ?
Face aux doutes de l’homme aux cheveux noirs, Monica répondit d’une voix qui ne trahissait plus la moindre hésitation.
— Je vais simplement briser la barrière de protection extérieure.
Casey était de plus en plus perdue, totalement dépassée par ce que Monica racontait. Elle avait beau n’être qu’une novice en matière de magie, elle comprenait pertinemment que ce que Monica s’apprêtait à faire n’avait rien d’ordinaire et dépassait de loin les compétences du commun des mortels.
Monica se tenait immobile devant la fontaine, pleinement concentrée. Sa ligne de conduite était pourtant d’une simplicité limpide. D’abord, pulvériser la barrière de protection qui enveloppait l’extérieur du bassin. Ensuite, réécrire la formule de la barrière principale à grande échelle, dissimulée au fond de la fontaine, afin de la retourner contre les effets de la conque flamboyante.
Cette fameuse protection extérieure, conçue pour se déclencher à la moindre tentative d’altération de la barrière principale, s’avérait d’une solidité monumentale ; aucun sortilège ordinaire ne saurait l’égratigner. Dans ces conditions, Monica n’avait d’autre choix que de déployer toute la puissance brute dont elle disposait pour la forcer.
Les paupières closes, elle commença à tisser une formule magique à une vitesse fulgurante. Il s’agissait d’un sort de très haut niveau, que seule une poignée de mages à travers tout le royaume parvenait à maîtriser. Même pour elle, capable de se passer d’incantations, mener à bien une telle structure exigeait plus de dix secondes d’efforts continus. Une fois le processus achevé, Monica s’apprêta à prononcer l’ultime verset du chant, une lueur de crainte et de profond respect dans le regard pour l’entité qu’elle s’apprêtait à invoquer.
— … Réponds à mon appel, ô roi des guides informes. Montre-moi un aperçu de ton pouvoir.
À cet instant, le bruissement des arbres s’interrompit d’un coup net.
Le vent tomba, le moindre son s’éteignit, et une immense porte blanche apparut majestueusement au-dessus de Monica.
Alors que Casey écarquillait les yeux de stupeur, Nero poussa un sifflement admiratif :
— Eh bien, tu n’as pas fait les choses à moitié.
— Au nom de Monica Everett, des Sept Sages. Ouvrez la porte. Je t’invoque depuis les profondeurs du silence… Sheffield, roi des esprits du vent !
Dans la poche de poitrine de Felix, Will s’agitait frénétiquement, comme s’il essayait désespérément de lui communiquer quelque chose. Après avoir glissé rapidement un mot à Elliot, Felix s’éclipsa discrètement pour aller se dissimuler derrière un arbre.
— Will, qu’est-ce qui se passe ?
— Je te prie de m’excuser d’interrompre tes fonctions au sein du conseil des élèves.
Le lézard blanc sortit la tête de la poche de Felix et inspecta les environs, visiblement agité.
Face au comportement anormal de son familier, Felix insista :
— Will ?
Le petit reptile leva alors les yeux vers son maître et prit la parole.
— … Un portail d’invocation de Roi Esprit vient d’être ouvert tout près d’ici.
— Tu es en train de me dire que quelqu’un a osé lancer un tel sortilège ?
— Oui. Et je crains que cette présence ne soit celle du seigneur Sheffield, le Roi Esprit du Vent.
Aux mots de Will, Felix posa une main sur son menton, plongé dans une profonde réflexion. Dans tout le royaume de Ridill, moins de dix mages avaient réussi à sceller un pacte avec un esprit de haut rang. Plus rare encore : à peine la moitié d’entre eux possédaient la puissance nécessaire pour invoquer un Roi des Esprits.
— L’un des Sept Sages pourrait-il se trouver dans les parages ? S’il s’agit d’un spécialiste de la magie du vent… Serait-ce Louis Miller, le Magicien des Barrières ?
Invoquer un Roi des Esprits n’était pas une mince affaire. Un tel déploiement de puissance signifiait généralement qu’une bataille d’envergure, ou un événement tout aussi dramatique, était en cours. Pourtant, aucun cri de guerre ni aucun bruit de destruction ne résonnaient aux alentours.
— Will, garde un œil sur les environs pendant un moment. Dès que j’aurai fini de saluer tout le monde, nous irons faire un tour du côté du vieux bâtiment de l’école.
— Compris.
D’un bref hochement de tête, le lézard blanc se glissa de nouveau dans la poche de Felix.
Monica ne put maintenir la porte du Roi des Esprits ouverte que durant à peine trois secondes. Mais pour pulvériser une simple barrière, c’était amplement suffisant.
— Détruis-le.
Comme pour obéir à son commandement, une lame de vent d’une netteté tranchante s’abattit depuis la porte céleste. Tel le coup d’une machette géante brandie avec fureur, l’impact fit instantanément éclater la barrière de protection entourant la fontaine en d’innombrables fissures. Lorsque les bourrasques s’apaisèrent enfin et que le portail se referma, il ne resta plus de la protection extérieure qu’un rideau de verre brisé qui vola en éclats.
— … Qu’est-ce… qu’est-ce que c’était que ça ? Et à l’instant… qu’est-ce que tu voulais dire… par « les Sept Sages »… ?
Casey, toujours juchée sur les épaules de Nero, laissa échapper un gémissement tremblant. Sans même lui accorder un regard, Monica enjamba les débris fumants de la barrière extérieure et s’avança d’un pas décidé vers le cœur de la fontaine.
— … Tu n’es pas la seule à cacher quelque chose, Casey.
Ce fut tout ce que Monica put formuler pour le moment. Pour l’heure, le plus dur restait à faire. La protection extérieure étant pulvérisée, l’étape suivante consistait à réécrire la formule de la barrière principale — la structure défensive à grande échelle qui enveloppait l’intégralité de l’académie.
En découvrant la formule magique gravée au fond du bassin, Monica ne put s’empêcher de pousser un soupir d’admiration tant l’œuvre était splendide. C’était bien là un chef-d’œuvre digne de Louis Miller, le Magicien des Barrières. La délicatesse et la complexité de sa construction s’apparentaient à de la haute architecture. À sa manière, Louis était un génie tout aussi exceptionnel que Monica. Même s’il avait une personnalité détestable.
— Il a installé de multiples formules factices pour empêcher toute réécriture… Je vais devoir commencer par les désactiver.
— Monica ! Le mana dans l’entrepôt ouest se déstabilise ! Il est sur le point d’exploser !
À cet instant précis, Monica n’entendait même plus la voix de Nero.
Ses yeux n’étaient plus remplis que de formules magiques complexes et arduises, qu’elle déchiffrait à la vitesse de l’éclair, tel un prodige résolvant une équation mathématique.
— Analyse de la formule factice terminée. Spécification des coordonnées de la barrière. Modification de la condition d’activation : passer d’« attaque extérieure » à « attaque intérieure ». Restriction à l’attribut anti-feu. Isolation de l’apport en oxygène. Il ne reste plus qu’à compresser, compresser, compresser…
Ce qui se jouait là n’avait rien du spectacle grandiose de l’invocation du Roi des Esprits ; c’était une bataille purement intellectuelle, simple et silencieuse.
Après avoir pris le contrôle de la barrière protectrice de Louis, Monica la comprima drastiquement. Elle ne devait plus protéger toute l’académie, mais se resserrer uniquement autour de la Conque Flamboyante. Cet artefact ayant la taille d’une paume de main, la barrière dut être réduite à l’extrême.
C’est alors que la Conque Flamboyante, dissimulée secrètement sous les étagères de l’entrepôt ouest, explosa. Les flammes jaillirent avec la violence d’innombrables ressorts comprimés libérés d’un seul coup.
En temps normal, le brasier aurait dû faucher la personne la plus proche, embraser les feux d’artifice et ravager tout sur son passage… mais il se heurta à la minuscule barrière.
Généralement, les barrières sont conçues pour laisser filtrer l’oxygène et les éléments nécessaires à la vie. Monica, elle, avait délibérément configuré sa protection pour asphyxier la zone.
Suivant la même logique qui consiste à poser un étouffoir sur une lampe à huile, la Conque Flamboyante, privée d’oxygène au sein de sa prison magique, s’éteignit promptement. La fureur de l’incendie s’évanouit comme si elle n’avait jamais existé.
Finalement, lorsqu’elle eut la certitude que le feu était complètement étouffé, Monica laissa enfin échapper un long soupir de soulagement.
— … Neutralisation… de la Conque Flamboyante… terminée.
Après avoir prononcé ces mots, Monica s’effondra sur place. Pour avoir invoqué le Roi des Esprits et réécrit la formule de la grande barrière à une vitesse pareille, ses réserves de mana étaient désormais totalement à sec. Tout en trottant vers la fontaine, Nero lança à Casey — toujours pétrifiée de stupeur sur son épaule — d’un ton on ne peut plus fier :
— Alors, elle est pas géniale, ma maîtresse ?




