Secrets of the Silent Witch T.7 – Chapitre 8

Peu importe comment je le regarde, c’est un objet de torture

「Traduction – Pizzflc
Relecture – Mael7523m」

Rongée par l’incertitude quant à l’avenir du pays, écrasée par la pression de devoir protéger Felix, et terrifiée à l’idée de croiser les élèves de Minerva, Monica se rendit dans la chambre de Lana. Et à présent…

… elle est torturé par Lana.

— Hiiii, c’est trop serrééééé…

— Allez, Monica ! Expire un grand coup, fais juste « ffffff », comme ça !

— Argh…

— J’ai pas dit « Argh », j’ai dit « Ffffff » !

Se glissant dans le dos de Monica, Lana tira d’un coup sec sur les lacets du corset pour le resserrer encore davantage, puis le noua avec une rapidité redoutable.

— Je sais que ça fait un peu mal au début, mais tu vas t’y habituer… Et dis- toi que ça, ce n’est qu’une robe légère ! Quand il faudra enfiler ta vraie robe de bal, ce sera bien pire que ça.

Apparemment, le corset destiné à la véritable robe de bal serait encore plus contraignant, car il s’accompagnerait d’une armature rigide servant à donner du volume à la jupe. Prenant soudain conscience des souffrances physiques que les femmes de la noblesse devaient endurer en coulisses pour préserver le faste des mondanités, Monica enfila son uniforme par-dessus le vêtement ajusté. Si Lana l’avait conviée dans sa chambre ce matin-là, c’était précisément pour lui prêter ce corset afin qu’elle s’y habitue. Mais ce n’était pas tout : elle comptait également faire un essai de maquillage sur son amie en prévision du bal qui se tiendrait le jour même.

— Si on se préparait pour le bal de ce soir, je t’aurais maquillée pour que tu sois absolument éblouissante. Mais pour la journée, j’ai décidé d’avoir la main légère. Puisqu’il s’agit d’un tournoi d’échecs, autant miser sur un look un peu plus intellectuel !

Lana demanda ensuite à sa femme de chambre d’arranger la frange de Monica en la balayant légèrement sur le côté.

— On devrait dégager un peu ton front. Comme tu as souvent tendance à baisser la tête et à te cacher derrière ta frange, je suis sûre que montrer davantage ton visage changera complètement l’impression que tu donnes.

Ai-je vraiment besoin de soigner à ce point l’image que je renvoie pour un simple tournoi d’échecs ? songea Monica, parfaitement déconcertée.

— Je ne voudrais pas paraître indiscrète, mais…

— Hein ? Comment ça ?

— Il est fort possible qu’une personne que tu préférerais éviter… soit présente au tournoi d’échecs aujourd’hui.

Les épaules de Monica se crispèrent. Lana avait parfaitement raison. Même s’il n’était pas garanti qu’une de ses anciennes connaissances de Minerva assiste au tournoi, la simple évocation de cette académie suffisait à lui nouer l’estomac. Face au mutisme de son amie, Lana balaya un peu de poudre claire sur ses pommettes et poursuivit :

— Le maquillage et une nouvelle coiffure peuvent complètement transformer ton allure. Si on s’y prend bien, tu pourrais carrément passer incognito. Même si tu finis par croiser les personnes que tu cherches à fuir, elles risquent de ne pas te reconnaître !

— !!!

Pour Monica, dont l’unique moyen de défense avait toujours consisté à s’enfouir sous sa capuche et à fuir le regard des autres pour passer inaperçue, les paroles de Lana eurent l’effet d’une véritable révélation.

— Mon père avait coutume de dire une chose… La première impression que l’on donne dépend avant tout de notre posture et des expressions de notre visage. L’apparence physique en elle-même n’est finalement que secondaire.

Dans le cas présent, le corset semblait bien plus servir à corriger la posture qu’à sculpter la silhouette. En effet, à la moindre tentative de s’avachir, le vêtement se resserrait douloureusement, forçant inévitablement celle qui le portait à se tenir le dos bien droit. Pour parfaire cette métamorphose et lui donner meilleure mine, Lana s’attaqua ensuite au visage de Monica. Elle unifia son teint pâle et maladif à l’aide d’une poudre claire, avant de rehausser ses pommettes d’une délicate touche de fard. Ses lèvres gercées furent hydratées avec un baume à la cire d’abeille, puis teintées d’un léger voile de rouge pour leur redonner de l’éclat. Enfin, ses sourcils, jusqu’alors totalement laissés à l’abandon, furent délicatement brossés et disciplinés.

— Et voilà le travail ! J’ai terminé !

Le miroir lui renvoya l’image d’une jeune fille de dix-sept ans affichant une mine éclatante de santé. Certes, le maquillage ne l’avait pas subitement métamorphosée en une beauté renversante faisant tourner toutes les têtes. Le reflet restait celui d’une adolescente aux traits discrets, dotée de grands yeux ronds, d’un petit nez et d’une bouche menue. Pourtant, à la voir ainsi, plus personne n’aurait risqué de prendre Monica pour une fillette d’une dizaine d’années. Elle qui traînait d’ordinaire un teint blafard irradiait désormais d’une vitalité et d’une fraîcheur inédites. Ce simple constat suffisait amplement à la laisser sans voix.

— On dirait vraiment que j’ai… dix-sept ans !

— … C’est sérieusement la première chose qui te vient à l’esprit ?

— En plus, j’ai l’air tellement en bonne santé…

— Tu avais donc bien conscience que tu faisais peur à voir d’habitude ? Il va vraiment falloir que tu améliores ton alimentation et ton sommeil, tu m’entends ?

Bien que les remarques de Monica l’aient quelque peu déconcertée, Lana semblait particulièrement fière du résultat de son maquillage. Affichant un sourire triomphal, elle s’adressa à sa femme de chambre :

— Apporte-moi le truc.

Monica, qui trouvait pourtant son apparence actuelle amplement suffisante, se demanda avec appréhension ce que la servante allait bien pouvoir rapporter. Tandis qu’elle continuait d’admirer son reflet avec fascination, la domestique apparut dans son dos, tenant entre ses mains un ustensile métallique à l’allure pour le moins inhabituelle. Aux yeux de Monica, qui ignorait tout de la fonction d’un tel objet, la chose s’apparentait davantage à un instrument de torture… Une impression lugubre qui ne fit que se confirmer lorsque la servante entreprit, le plus calmement du monde, de le faire chauffer au-dessus des flammes.

— L-Lana… c’est quoi cet instrument de torture ?!

— Un instrument de torture ? Franchement, Monica… Ça s’appelle un fer à lisser.

— C-Ce n’est pas un fer à marquer au fer rouge ?!

L’image qui lui vient à l’esprit est celle du fer à marquer utilisé pour marquer le bétail. Lorsque Monica a frissonné à l’idée de recevoir cette chose sur sa peau, Lana lui a jeté un regard peu enthousiaste.

— Je préfère ne pas savoir ce que tu es en train de t’imaginer, mais… ça sert uniquement à friser les cheveux.

— Friser… les cheveux… ?

Monica, pour qui le concept même de se friser les cheveux relevait de l’inconnu, se contenta de la fixer avec un regard parfaitement vide d’incompréhension. S’emparant du fer chaud, Lana s’attaqua alors à la chevelure de son amie.

— Eh bien, ce n’était que l’échauffement ! À partir de maintenant, interdiction absolue de bouger la tête, ne serait-ce que d’un millimètre.


C’était le matin du tournoi d’échecs. Les membres du conseil des élèves avaient été priés d’arriver en avance afin de préparer l’accueil des délégations venues des autres établissements. Dès que Monica franchit le seuil de la salle de réunion prévue à cet effet, les autres membres la remarquèrent et leurs visages se figèrent. Tous dévisageaient cette Monica complètement métamorphosée. Dans une romance classique, tout le monde se serait demandé avec émerveillement :

« Mon Dieu, qui est donc cette ravissante princesse ? »… Sauf que la réalité était bien différente.

— … Mademoiselle Norton. Vous avez vraiment l’allure d’une jeune fille de dix-sept ans, aujourd’hui.

Ce fut tout ce qu’Elliot parvint à articuler. N’importe qui d’autre aurait pu s’offusquer de la maladresse d’une telle remarque, mais Monica acquiesça avec ferveur, les yeux pétillants de joie.

— J’ai vraiment l’air d’avoir dix-sept ans ?

— En effet, c’est assez surprenant. Qu’est-ce qui explique cette coiffure et ce maquillage ?

— C-C’est une amie qui m’a arrangée ainsi… J’ai vraiment l’air de mon âge, vous êtes sûr ?

— Oui. Vous avez tout à fait l’air d’une jeune fille de dix-sept ans.

La franchise brutale d’Elliot fit frémir Monica de joie. Pour elle, qui s’était toujours entendu dire qu’elle ressemblait à une enfant avec ses traits poupins, s’entendre confirmer qu’elle « faisait vraiment son âge » était le plus beau compliment du monde. Aujourd’hui, Monica portait un corset pour corriger son dos voûté, du maquillage pour illuminer son teint, et de légères boucles aux pointes de ses cheveux châtain clair. Bien que sa coiffure soit toujours agrémentée de ses rubans habituels et n’ait rien d’extravagant, ces simples ondulations suffisaient à métamorphoser son allure. La Monica qui se tenait là ressemblait à n’importe quelle jeune fille de dix-sept ans, épanouie et respirant la santé. Le plus triste dans la stupeur de son entourage, c’était de réaliser à quel point la Monica habituelle affichait une mine maladive.

Cyril Ashley écarquilla les yeux d’étonnement avant de marmonner, avec une certaine indélicatesse : « Je ne savais même pas à quoi ressemblait ton visage… » Comme elle gardait perpétuellement la tête baissée pour dissimuler son regard, il ne l’avait sans doute jamais identifiée autrement que comme « la gamine maigrichonne aux cheveux châtains ».

Neil, de son côté, s’exclama avec honnêteté :

— Waouh, tu es magnifique !

Quant à Bridget, d’ordinaire si sévère à son égard, elle se contenta d’un laconique :

— Tu devrais t’apprêter comme ça tous les jours.

Tandis que Monica se tortillait sur place, ivre de bonheur, Felix s’avança devant elle. Il repoussa délicatement une mèche de ses cheveux et prit la parole.

— Tu es éblouissante aujourd’hui. D’ordinaire tu es adorable, mais là, tu es d’une véritable beauté. N’importe quel papillon serait tenté de venir se poser sur un si magnifique bouton de fleur, resté jusqu’alors si farouchement clos.

Le fil des pensées de Monica s’interrompit net pendant quelques secondes. Son cerveau, fort peu habitué à ce genre de discours, nécessitait un temps de traitement considérable pour décrypter la moindre métaphore poétique. Face à ce bug interne, la jeune fille décida de ne pas y aller par quatre chemins et de demander une traduction immédiate.

— … Du coup, j’ai vraiment l’air d’avoir dix-sept ans ?

— Oui. Tu fais exactement ton âge.

— Mmmh !!

En la voyant ainsi frétiller de bonheur, Felix murmura pour lui-même avec amusement « C’est donc de ce compliment-là que tu tires le plus de joie, hein… » Jusqu’alors, Monica ne s’était jamais intéressée à la mode. À vrai dire, on pouvait même affirmer qu’elle y était totalement indifférente. Pour une jeune fille ayant vécu cloîtrée dans sa cabane sans jamais croiser âme qui vive, se soucier de son apparence relevait de la plus stricte inutilité. Cependant, depuis son arrivée à l’académie Serendia et les séances de coiffure initiées par Lana, l’état d’esprit de Monica avait commencé à évoluer, ne serait-ce qu’un peu. Suffisamment, en tout cas, pour qu’elle redoute désormais de s’entendre traiter de « gamine » par Claudia.

— L’heure tourne, Votre Altesse. Je pense qu’il serait préférable d’en rester là pour le moment.

Joignant le geste à la parole, Bridget intervint en jetant un coup d’œil appuyé à sa montre. À contrecœur, Felix retira la main qui effleurait encore le visage de Monica, puis s’adressa aux autres membres du conseil des élèves pour leur distribuer ses directives.

— Bien. Je crois qu’il est temps d’aller accueillir les délégations de Temple et de Minerva.

Entendre prononcer le nom de l’établissement qu’elle avait autrefois fréquenté eut l’effet d’une douche froide, ramenant brusquement Monica à la réalité.

Tout va bien se passer, j’en suis certaine… tenta-t-elle de se rassurer. Tant que je me tiens bien droite et que je garde mon sang-froid, il n’y a aucune raison qu’ils me remarquent. À moins d’une catastrophe absolue…


— Bernie, Bernie, qu’est-ce qu’ils sont en train de faire, ces gens-là ?

— Oh, ils jouent aux échecs. On peut classer ça dans la catégorie des jeux de plateau… disons que c’est surtout un passe-temps pour ceux qui ont beaucoup trop de temps à tuer.

Bernie lâcha un ricanement moqueur, observant de loin les membres du club d’échecs.

— Ils intègrent Minerva pour étudier la magie, et la première chose qu’ils trouvent à faire, c’est de monter un club d’échecs. C’est d’un ridicule sans nom. Nous sommes dans la plus prestigieuse académie de magie qui soit, notre priorité absolue ne devrait-elle pas être de nous consacrer à nos études magiques ?

Voilà ce que Bernie avait déclaré à l’époque où Monica étudiait encore à Minerva. À cause de cette réflexion, restée gravée dans un coin de sa tête, la jeune fille avait toujours tenu pour acquis qu’il ne toucherait jamais à un échiquier. Et pourtant…

— C’est un honneur de faire votre connaissance. Je suis Bernie Jones, le président du club d’échecs de l’académie Minerva.

La vue de ce jeune homme à lunettes serrant la main de Felix laissa Monica complètement sans voix. S’il était devenu plus grand et que sa voix s’était faite plus grave que dans ses souvenirs, jamais elle ne l’aurait confondu avec un autre.

Pourquoi… Mais pourquoi es-tu ici…

À la tête des élèves de Minerva se tenait l’homme qui avait été le meilleur ami de Monica.

Pourquoi es-tu ici… Bernie !?