Secrets of the Silent Witch T.7 – Chapitre 7

Drapeau de non triangle amoureux

「Traduction – Pizzflc
Relecture – Mael7523m」

Depuis que Monica avait appris que des élèves de Minerva participeraient au tournoi d’échecs, elle n’avait pas réussi à trouver le sommeil. Son réveil, le matin même de la compétition, fut tout aussi épouvantable. Alors qu’elle ouvrait les yeux aux premières lueurs de l’aube, la voix glaciale de ce garçon qu’elle avait cru être son ami résonnait encore cruellement à ses oreilles.

— Tu ferais mieux de te terrer dans un chalet de montagne isolé.

Monica poussa un léger reniflement et remonta la couverture jusqu’au-dessus de sa tête. C’est alors qu’un bruit sourd résonna dans la pièce. Soulevant prudemment le bord du tissu, elle jeta un coup d’œil anxieux dans la direction du son.

— Oh, ça devrait aller comme ça, non ? Voilà, mon tour est joué.

— Quelle position délicate… Eh bien, que penses-tu de ça ?

— Ugh… gggghhhh… c’est… c’est…

Une ravissante jeune femme en uniforme de domestique et un chat noir étaient assis côte à côte, à même le sol du grenier, autour d’un échiquier. Si Monica s’était d’abord imaginé qu’ils disputaient une véritable partie, elle s’aperçut bien vite qu’ils s’amusaient en réalité à empiler des pièces blanches et noires en alternance pour former une haute tour. Nero, le chat noir, manipula un pion avec dextérité du bout de la patte pour le déposer avec d’infinies précautions au sommet de l’édifice… mais la fragile construction perdit l’équilibre et s’écroula dans un joyeux tintamarre.

— Mince, je le savais ! Jouer à ce jeu avec des pattes de chat, ça allait forcément être compliqué.

Frustré, Nero donnait de petits coups de patte dans les pièces tombées, tandis que Lynn, l’esprit sous contrat avec Louis, rassemblait les pions éparpillés avec une imperturbable indifférence.

— … Qu’est-ce que tu fais ?

Pour toute réponse à l’interrogation de Monica, Nero brandit effrontément une pièce d’échecs et déclara :

— Nous jouons aux échecs !

— Le but de ce jeu est d’empiler tour à tour des pièces noires et blanches. Celui qui fait s’écrouler la tour perd la partie. Pour le moment, j’en suis à sept victoires consécutives.

Comprenant qu’ils ne jouaient absolument pas aux échecs traditionnels, Monica esquissa un sourire ironique et sortit de son lit. Puisque Lynn était présente, cela signifiait-il qu’il était déjà l’heure de son rapport de routine ? Tandis que Monica s’habillait avec lenteur, l’esprit, qui finissait de ranger les pièces éparpillées, prit la parole.

— Sir Louis m’a informée qu’un tournoi d’échecs se tenait aujourd’hui, suivi du festival de l’académie dans quatre jours. Étant donné qu’il y aura de nombreux allées et venues de visiteurs extérieurs, il m’a ordonné de vous escorter afin de monter la garde.

Durant le tournoi d’échecs inter-écoles, tous les membres du conseil des élèves — à l’exception de Monica et Elliot, qui y prendraient part en tant que joueurs — seraient chargés d’accueillir les délégations extérieures. Avec Nero et Lynn affectés à la protection de Felix, Monica pourrait ainsi se concentrer pleinement sur ses parties, l’esprit tranquille. Depuis l’affaire Casey, il fallait bien s’attendre à ce que Louis redouble de prudence.

— Euh… Lynn ?

— Oui.

— Après cet incident… Qu’est-il arrivé à Casey ?

Casey, qui avait tenté d’assassiner Felix, aurait dû être exécutée. Au lieu de cela, Louis l’avait placée en détention, exigeant en échange qu’elle lui livre des aveux complets et sincères. Cependant, si jamais Casey refusait de parler… Sachant à quel point Louis pouvait se montrer impitoyable, Monica ne put réprimer un frisson.

— Mademoiselle Casey Groove, la fille du comte Bright, s’est pliée à l’interrogatoire. À ce sujet, maître Louis s’est d’ores et déjà entretenu en secret avec le comte.

Le père de Casey, le comte Bright, affirma assumer l’entière responsabilité de l’incident, niant avec obstination la moindre implication du royaume de Randall. Louis restait pourtant persuadé que ce pays tirait les ficelles de la tentative d’assassinat. Il poursuivait donc son enquête avec acharnement pour découvrir la provenance exacte de l’artefact magique utilisé lors de l’attentat : la Conque Flamboyante.

— Mademoiselle Casey Groove a été envoyée dans un couvent du nord-est l’autre jour.

— Je… vois…

Le cœur de Monica se serrait douloureusement chaque fois qu’elle se remémorait la voix triste de Casey. Profondément redevable envers le royaume de Randall, la jeune fille s’était juré d’intervenir lorsqu’elle avait découvert que le duc Crockford prévoyait de l’envahir. Tôt ou tard, une fois que Felix monterait sur le trône… le duc, en tant que son principal soutien politique, le pousserait inévitablement à attaquer Randall, déclenchant à terme une guerre ouverte avec l’Empire. Bien que l’Empire fût une puissance redoutable, le couronnement récent d’un jeune souverain avait rendu son régime instable, offrant au duc une occasion rêvée de passer à l’offensive. Malgré cette sombre perspective politique, Monica ne pouvait se résoudre à rester les bras croisés et à laisser Felix se faire assassiner.

— … Je ne sais pas quel chemin je dois choisir.

Aucun des deux camps n’était véritablement uni. Certains œuvraient pour leur fortune personnelle, d’autres pour l’intérêt de la nation. Certains se battaient pour leurs idéaux, d’autres pour la paix, d’autres encore pour le progrès… Ce tourbillon inextricable d’opinions, d’ambitions et de désirs : voilà ce qu’était la politique. Même après avoir été élevée au rang des Sept Sages, Monica s’était tenue à l’écart de ces affaires, préférant se retirer dans sa modeste cabane. Elle avait toujours eu la conviction profonde que s’isoler de ce monde-là était la meilleure chose à faire. Mais cette époque était révolue. Les machinations politiques, devant lesquelles elle avait jusqu’alors fermé les yeux, venaient désormais frapper inexorablement à sa porte.

Pourquoi Son Altesse, qui est quelqu’un de si exceptionnel, obéit-elle toujours aveuglément au duc Crockford ?

Tout le monde savait à quel point Felix était brillant. Il était également de notoriété publique qu’il se trouvait à la merci de son grand-père maternel, le duc Crockford. Même Monica, d’ordinaire si ignorante en politique, en avait eu vent.

Son Altesse souhaite-t-elle vraiment entrer en guerre contre Randall et l’Empire… ? Accepte-t-il réellement l’idée que ce pays soit englouti dans un tel conflit… ?

Monica n’arrivait toujours pas à cerner Felix. À l’inverse, les autres membres du bureau des élèves, comme Cyril et Elliot, avaient fini par dévoiler bien davantage leur véritable personnalité et leurs idéaux depuis leur première rencontre. Cyril, par exemple, était un jeune homme fier, aussi exigeant envers lui-même qu’envers les autres. S’il se montrait parfois un peu rigide, il n’en restait pas moins bienveillant et attentionné envers son entourage. Tirant une immense fierté de l’estime que lui portait Felix, il lui vouait une loyauté plus absolue qu’à quiconque.

Elliot, quant à lui, était profondément attaché à la hiérarchie sociale ; il avait la conviction intime que les nobles devaient se comporter en nobles, et les roturiers, en roturiers. Sous ses airs frivoles se cachait en réalité un garçon extrêmement sérieux. Qu’il ait pu éprouver un tel malaise en utilisant un roque contre Monica lors de leur partie d’échecs prouvait d’ailleurs sa grande droiture. Jusqu’alors, Monica avait toujours fui les interactions sociales. Pourtant, depuis son infiltration à l’académie Serendia et ses échanges réguliers avec des profils si variés, sa vision s’était progressivement éclaircie. Elle avait compris une vérité simple : il suffisait de découvrir ce qu’une personne chérissait le plus pour parvenir à la comprendre naturellement.

Casey voulait protéger sa famille. Elliot mettait un point d’honneur à tenir son rang de noble. Cyril vouait sa vie à Felix.

Chacun possédait ses propres valeurs et ses propres convictions, et tous se baillaient pour les défendre.

… Mais qu’en était-il de Son Altesse ? … Que cherchait-il réellement à protéger ?

Aux yeux de Monica, Felix s’était toujours montré serein, amical et sociable… pourtant, personne ne parvenait à deviner ce qu’il pensait vraiment. Mais lorsqu’il avait déclaré…

— « Quand j’assiste à un goûter, personne ne m’offre jamais de chocolats préparés selon les méthodes de Randall. Franchement, quel mal y a-t-il à apprécier ce qui est délicieux ? »

Ce regard glacial qui avait figé ses traits lorsqu’il avait souligné la stupidité de ces luttes de pouvoir… Elle était intimement convaincue que ces mots-là n’avaient rien d’un mensonge.

— Je ne peux pas laisser son Altesse mourir. Je ne laisserai pas son Altesse mourir.

Pour toutes ces raisons, il fallait absolument que le tournoi d’échecs, tout comme le festival scolaire prévu quatre jours plus tard, soit un franc succès. Et pour y parvenir, elle allait devoir répartir habilement les tâches entre Nero et Lynn. Prenant sa décision, Monica se tourna vers ses deux compagnons.

— J’aimerais qu’on fasse le point sur nos rôles pour aujourd’hui. Nero, je veux que tu restes à l’affût de la moindre signature magique suspecte, comme avec cette Conque Flamboyante l’autre jour. Lynn, en tant qu’esprit du vent, tu dois être capable de percevoir des sons de très loin, n’est-ce pas ? Je te demande de tendre l’oreille et d’écouter la moindre conversation douteuse dans l’entourage de Son Altesse.

À ces instructions, Nero leva fièrement la patte en s’exclamant un vigoureux « Compris ! ». De son côté, Lynn acquiesça d’un hochement de tête silencieux avant de s’adresser à Monica :

— À vrai dire, je discutais justement avec le seigneur Nero de la méthode la plus appropriée pour protéger le second prince sans éveiller les soupçons, le tout en disputant cette partie.

— Oh, ça me fait penser ! Regarde-moi un peu, Monica !

Des particules de lumière enveloppèrent Nero et Lynn, modifiant radicalement leur apparence. Lorsque l’éclat finit par se dissiper, deux superbes jeunes gens vêtus de l’uniforme de l’académie Serendia se tenaient à leur place. L’un était un garçon aux cheveux noirs d’encre et à l’allure résolument sauvage ; l’autre, un jeune homme à l’élégance raffinée, arborant des cheveux blonds et courts. Si le brun était sans aucun doute Nero, le blond… se pouvait-il que ce soit…

— Q-Quoiiii ?! H-Hein ? N-Ne me dis pas que tu es toujours… Lynn ?!

— En effet. Je suis Lynnfield, l’esprit sous contrat de maître Louis Miller.

Selon un ouvrage que Monica avait lu par le passé, les esprits étaient dépourvus de genre ; lorsqu’ils prenaient forme humaine, ils pouvaient tout aussi bien incarner un homme qu’une femme. Néanmoins, assister en direct à sa transition d’une apparence féminine à une enveloppe masculine demeurait une expérience des plus troublantes. Sa silhouette était svelte, certes, mais incontestablement celle d’un jeune homme, et sa voix résonnait désormais sur un timbre bien plus grave qu’à l’accoutumée.

— Alors, qu’est-ce que tu en penses ? Sous cette forme, on pourra se balader dans les couloirs de l’école sans éveiller le moindre soupçon !

Aux côtés d’un Nero visiblement très fier de lui, Lynn sortit un livre, le visage toujours aussi impassible.

— Ce roman décrit une scène où l’héroïne est acculée par un antagoniste. Elle finit par être secourue par l’un de ses camarades de classe, qui s’interpose en déclarant : « Ne touche pas à ma petite amie. ».

— O-Oui…

— Si mademoiselle Monica venait à s’attirer des ennuis, je me ferais un devoir de reproduire cette scène à la lettre. Soyez donc rassurée et laissez- nous nous occuper des méchants.

— …

Tandis que Monica en perdait littéralement la parole, les yeux de Nero, à l’inverse, se mirent à pétiller d’excitation.

— Oh, mais ça a l’air génial ! Je veux le faire, moi aussi !

— C’est ce que l’on appelle un triangle amoureux entre moi-même, mademoiselle Monica et le seigneur Nero. Voilà un développement des plus palpitants.

Pour Monica, c’était en effet un rebondissement palpitant, mais dans le pire sens du terme. Elle entrouvrit la bouche pour répliquer, avant de finalement plaquer une main sur son front, l’air profondément accablé.

— Vous savez… vu l’âge que vous paraissez avoir, vous pavaner dans ces uniformes d’étudiants risque surtout de vous faire remarquer encore plus, non ?

— Q-Quoi ?!

— Je n’arrive pas à le croire…

Pour une raison obscure, aucun des deux ne semblait avoir conscience de l’âge qu’ils paraissaient avoir. Sous leur forme humaine, Nero et Lynn semblaient allègrement avoir la vingtaine. Inutile de préciser que des adultes se promenant en uniforme scolaire éveilleraient inévitablement la méfiance de tout le monde. Face à la remarque de Monica, ils échangèrent un regard avant de se lancer dans un débat stratégique pour déterminer ce qu’ils devaient porter ou non.

Pourtant, puisque Nero pouvait prendre l’apparence d’un chat et Lynn celle d’un oiseau, il n’y avait fondamentalement aucune nécessité pour eux d’adopter une forme humaine. Mais Monica eut beau le leur faire remarquer, ils continuèrent de se chamailler sur leur garde-robe. Résignée, elle décida de les laisser à leurs affaires et quitta la pièce. Elle avait promis à Lana de passer dans sa chambre ce matin-là. Elle n’avait donc pas vraiment de temps à perdre.