Secrets of the Silent Witch T.7 – Chapitre 5

Musiciens des échecs

「Traduction – Pizzflc
Relecture – Mael7523m」

Benjamin Moulding, un élève de troisième année qui avait participé à un tournoi d’échecs en tant que second joueur pour l’académie Serendia, était le fils d’un musicien de la cour. Il étudiait la musique depuis sa plus tendre enfance, s’adonnant aussi bien à l’interprétation qu’à la composition. À en croire les rumeurs, il s’était d’ailleurs déjà constitué un cercle de fervents admirateurs au sein de la haute société. Doté de cheveux raides couleur de lin qui lui tombaient sur les épaules, Benjamin affichait une allure délicate, presque éphémère.

… En effet, c’était bel et bien un jeune homme éphémère.

 
— Les échecs, c’est exactement comme la musique ! Le déroulement d’une partie correspond à une véritable partition ! Il suffit d’étudier l’historique des coups ou de disputer un match pour percevoir la musicalité dans le jeu de son adversaire ! Forte ! Forte ! Sforzando ! Sforzando ! Certaines parties s’avèrent d’une agressivité folle, tandis que d’autres possèdent la solennité d’une œuvre classique. Le jeu d’Elliott, par exemple, s’apparente à une marche ! Un style militaire et discipliné, alla marcia, d’une beauté et d’une puissance hors du commun ! Oui, tendez l’oreille et vous l’entendrez ! Le chant de la trompette qui sonne la charge ! Le fracas des sabots de la cavalerie martelant le sol !


Monica se demanda sérieusement à quel moment Benjamin parvenait à reprendre son souffle, car son visage virait au rouge et quelques postillons s’échappaient de ses lèvres. Debout à ses côtés, Elliott haussa les épaules d’un air las.


— Eh bien, disons qu’il a une âme d’artiste… C’est toute une histoire.

— D-D’accord…

— Le mieux, c’est encore de l’ignorer.

Qu’il ait ou non entendu la remarque d’Elliott, Benjamin agitait ses doigts fins et délicats comme s’il maniait une baguette de chef d’orchestre, le regard extatique rivé sur le plateau. L’échiquier présentait la configuration finale de la partie qui venait de l’opposer à Monica.


— Le jeu d’échecs de mademoiselle Norton s’apparente à une symphonie jouée par un orchestre tout entier ! Du début à la fin de l’œuvre, chaque note est méticuleusement calculée sur la partition. La mélodie, majestueuse et sublime, qui naît de l’harmonie parfaite de tous les instruments représente l’aboutissement même de l’âme du musicien ! Il n’est pas exagéré d’affirmer qu’il s’agit là d’une partition miraculeuse, d’un véritable don du dieu de la musique ! En d’autres termes, ce que j’essaie de dire, c’est…


Se tournant vers Monica, Benjamin tapota sa frêle épaule et déclara :


— C’est toi la capitaine. Continue sur cette voie !

— Je suis de son avis.


Approuvant les dires de Benjamin, Elliott acquiesça tout naturellement. Monica poussa un petit cri et se recroquevilla, la tête entre les mains.


— N-Nooon, c’est beaucoup trop pour moi !


Jusqu’au jour du tournoi d’échecs, les élèves sélectionnés s’attardaient après les cours pour enchaîner inlassablement les parties. C’est lors de l’une de ces sessions d’entraînement que Monica disputa son tout premier match contre le second joueur, Benjamin Moulding. Ce dernier avait été sélectionné pour représenter l’académie, ce qui en faisait un adversaire redoutable. Cependant, Elliott lui ayant formellement interdit de chercher le match nul, Monica donna son maximum et le vainquit. C’est ainsi que se produisit la scène décrite précédemment.


— De nous tous, c’est incontestablement moi le plus faible. Il est donc parfaitement logique que j’endosse le rôle de premier joueur !


Déclara Benjamin en croisant les bras avec le plus grand naturel. Monica secoua vigoureusement la tête.


— C-Ce n’est pas vrai ! Je suis la moins expérimentée de nous tous !

— Débutante ou pas, c’est le plus fort qui devient le capitaine ! Je ne mens jamais et la fausse modestie, très peu pour moi ! Après tout, la devise de notre famille est claire : « On peut mentir à ses créanciers et à ses amants, mais on ne triche jamais avec la musique et les échecs ! »


Ce n’était pas le genre de devise familiale que l’on pouvait déclamer avec fierté. Elliott se contenta pourtant de hausser les épaules en signe d’exaspération. De toute évidence, il était habitué à ce genre d’échange. Benjamin agita le doigt en l’air, comme s’il ne lisait aucune exaspération dans le regard de son camarade.


— Écoutez bien, mademoiselle Norton. Pour moi, les échecs sont une musique sans limites ! Tantôt intense, tantôt mélancolique. Elle peut se faire légère, pesante, grandiose ou même majestueuse ! Je suis capable d’insuffler et d’interpréter n’importe quelle musicalité sur l’échiquier… mais cela ne signifie absolument pas que je suis un prodige à ce jeu pour autant !

Seuls ces derniers mots furent prononcés d’un ton posé.

— J-je trouve… que tu es déjà bien assez fort, alors…

— J’ai parfaitement conscience d’être assez, modérément, raisonnablement fort, mais certainement pas de manière exceptionnelle ! Ta force à toi, en revanche, est indéniable. Qui d’autre que toi pourrait assumer ce rôle ?


Elliott fit un signe de tête approbateur, visiblement du même avis. À ce rythme, elle allait indéniablement se retrouver promue capitaine ! Monica s’accrocha alors désespérément à eux et les supplia.


— J-je vous en supplie, s’il vous plaît… La place de premier joueur est déjà bien assez terrifiante comme ça… alors si, en plus, vous me nommez capitaine…
 
Un souvenir fulgurant revint à l’esprit de Monica. Une interview qui l’avait plongée dans un état d’hyperventilation. Au point de lui faire rendre le contenu de son estomac lors de la répétition de la cérémonie. Si elle devenait capitaine, une telle catastrophe risquait fort de se reproduire. Elliott porta un doigt à son menton et plissa ses yeux tombants, tandis que Monica pleurnichait misérablement.


— Eh bien, j’imagine qu’il serait un peu compliqué de modifier l’ordre de passage à présent, vu que le professeur Boyd a déjà soumis notre inscription… Nous allons devoir faire avec, j’en ai bien peur. Dans ce cas, je garderai mon poste de capitaine…

Elliott joua avec sa frange d’un air réticent.


— On attend énormément de nous cette année, tu t’en doutes. Surtout depuis que l’académie Serendia a largement dominé le dernier tournoi.


Les paroles d’Elliott rappelèrent soudainement à Monica celles de Félix.

— Je suis ravi d’apprendre que deux membres de notre conseil des élèves ont de nouveau été sélectionnés cette année.

C’était ce que le prince avait déclaré à Monica et Elliott quelques jours plus tôt, lorsqu’ils lui avaient fait part de leur sélection en tant que joueurs.


— E-euh… est-ce que des membres… du conseil des élèves ont participé au tournoi, l’année dernière ?

— Son Altesse et Maywood y ont participé, en effet. D’ailleurs, le prince jouait en deuxième position, et notre responsable des affaires générales officiait en tant que capitaine.

— J-je vois…


Monica écarquilla les yeux en entendant les paroles d’Elliott. Habituellement, dans ce genre de compétition, le capitaine qui occupait la troisième position était le joueur le plus fort. Elle avait donc logiquement supposé que ce rôle revenait à Félix… Or, de tous les membres du conseil des élèves, celui qui paraissait le moins redoutable était bien Neil, le responsable des affaires générales !


— Le responsable Maywood est quelqu’un de très réfléchi, n’est-ce pas ? Je veux dire, il devine toujours ce que je m’apprête à faire.

— O-Ok…

— C’est justement pour cela qu’aux échecs, il excelle à te prendre à revers. Là où tu as le moins envie d’être attaquée, il frappera sans aucune pitié… Ses coups peuvent s’avérer particulièrement vicieux.

Tandis que Monica penchait la tête sur le côté, se remémorant le sourire bienveillant du jeune homme, Benjamin intervint, agitant son index tel un chef d’orchestre brandissant sa baguette. 


— Le style de jeu de Neil s’apparente à une improvisation d’une extrême sophistication. Sa faculté à lire les mouvements de son adversaire pour y riposter à la perfection est tout bonnement stupéfiante !

— H-hum… et qu’en est-il… du style de jeu de Son Altesse, dans ce cas ?
 
Tout en interrogeant Benjamin à mi-voix, Monica se remémora sa récente partie contre Félix. Elle l’avait remportée avec une avance écrasante, mais le prince ne semblait pas avoir pris l’affrontement au sérieux — ou plutôt, son style de jeu donnait l’impression qu’il s’était bien gardé de dévoiler toutes ses cartes. Si la manière de jouer d’Elliott laissait entrevoir ses convictions personnelles, celle de Félix donnait le sentiment qu’il dissimulait un immense potentiel. C’était la raison pour laquelle Monica était curieuse de connaître l’avis de Benjamin sur la stratégie du prince. En guise de réponse, le jeune homme posa le menton sur sa main et ferma les yeux.


— Il est particulièrement ardu de déceler la moindre trace de musicalité dans le jeu de Son Altesse. Cependant… si je devais m’avancer, j’oserais dire que son style se rapproche étonnamment du vôtre, mademoiselle Norton.

— H-hein… ?


Les doigts de Benjamin, qui s’agitaient jusqu’alors telle la baguette d’un chef d’orchestre, se figèrent en l’air face à l’expression stupéfaite de Monica. Puis, comme s’il relâchait le couperet d’une guillotine, il abattit ses doigts d’un coup sec vers le bas.


— Net et implacable… Un style de jeu qui envisage absolument toutes les combinaisons possibles dans l’unique but d’abattre le roi à coup sûr.

Note de l’auteur :

[Niveau aux échecs des membres du conseil des élèves]

  • Moyennement forts : Cyril, Bridget
  • D’un très bon niveau : Elliott
  • D’une force redoutable : Neil, Monica
  • ??? : Félix