Secrets of the Silent Witch T.7 – Chapitre 2

Le jeu commence avant même que vous ne vous asseyiez à la table

「Traduction – Pizzflc
Relecture – Mael7523m」

Corey Lipson était un élève de troisième année à l’académie Serendia. Troisième fils d’une famille baronnie sans talents particuliers, il avait choisi le club d’échecs comme option facultative. Jouant contre ses frères aînés depuis sa plus tendre enfance, il pensait pouvoir rivaliser avec n’importe qui. Cependant, le niveau de la section d’échecs de l’académie s’avéra bien plus élevé que tout ce qu’il avait imaginé. Dans ce cours, les élèves étaient répartis en trois groupes selon leur niveau : supérieur, intermédiaire et inférieur. En règle générale, les membres d’un même groupe s’affrontaient entre eux, et leur classement évoluait selon leur taux de victoire. Ceux qui avaient déjà remporté des tournois ou suivi les cours l’année précédente occupaient les groupes supérieur et intermédiaire. Corey, lui, se retrouva relégué dans le groupe inférieur. Pire encore : il croupissait au tout bas du classement. Dans ces conditions, les élèves de troisième année bons derniers de la classe se voyaient naturellement contraints de jouer les serviteurs pour les premières et deuxièmes années.


— Bien, que les premières et deuxièmes années se mettent en binômes et commencent !


Une fois que Corey eut dispensé ces quelques consignes sommaires, les cadets se formèrent en binômes avec leurs voisins les plus proches et lancèrent leurs parties. Seule une jeune fille restait là, plantée au milieu de la pièce, le regard perdu, sans personne avec qui faire équipe. C’était une gamine menue aux cheveux d’un châtain clair. Sa frêle carrure aurait pu la faire passer pour une collégienne, mais à en juger par les parements de ses manches, elle était bel et bien en deuxième année.


— Tu te retrouves sans partenaire, apparemment… Bon, j’imagine que tu peux jouer contre moi, si tu veux.

— O-O-D’accord… Je… je m’en remets à vous !


La jeune fille inclina la tête et prit place en face de Corey. Après tout, il était rare de croiser des élèves féminines dans les cours d’échecs. Peu de filles s’inscrivaient à cette option, ayant généralement la réputation d’être moins fortiches que les garçons. De toute façon, les échecs restaient un jeu majoritairement masculin.

Quelle aubaine… gloussa discrètement Corey.

Dans cette classe, les élèves devaient consigner chaque victoire et chaque défaite. Un taux de réussite suffisamment élevé permettait de se hisser dans le groupe supérieur.

Une victoire facile et rapide contre cette gamine, et mon pourcentage va remonter en flèche ! calcula Corey tout en alignant ses pièces sur l’échiquier.


— Depuis combien de temps tu joues aux échecs ? Tu as déjà participé à des tournois ?

— Je… je n’ai commencé que récemment… J’ai lu le manuel et appris les règles… hier seulement.


Han… En voilà encore une qui s’imagine qu’il suffit de feuilleter un bouquin pour savoir jouer aux échecs.


— Puisque cette partie compte pour le classement, je ne te ferai pas de fleur en te donnant un handicap. Ça te va ?

— Je… oui, ça me va.

La jeune fille hocha la tête, puis fixa l’échiquier sans plus en détacher les yeux.

Une promenade de santé… jubilait Corey intérieurement, prenant soin de ne rien laisser paraître sur son visage.


— … C’est… échec et mat.


La jeune fille prononça ces mots tout en déplaçant son cavalier noir. Corey, les yeux rivés sur l’échiquier, sentit une sueur froide lui couler dans le dos.

— … Attends, attends, attends, attends.

Détournant un instant le regard de la partie, il se frotta vigoureusement les yeux. Puis, il plongea de nouveau ses yeux sur le plateau…

— … Attends, c’est quoi ce bordel ? C’est quoi ce coup ?!

De longues secondes durant, il enfouit son visage dans ses mains, la tête basse. S’il devait décrire cette partie en toute honnêteté, il n’y avait qu’une seule façon de résumer la chose : « Avant même de m’en rendre compte, j’avais déjà perdu. » Avec une vitesse et une précision effrayantes, la gamine l’avait littéralement broyé. Il savait désormais à quel point elle était redoutable et impitoyable sur un échiquier. C’était comme affronter un joueur du groupe supérieur… non, c’était pire encore.


— … J’ai perdu.


Lorsque Corey s’avoua vaincu, la jeune fille laissa échapper un soupir de soulagement et se tapota doucement la poitrine. Soudain, une lourde pression s’abattit sur les épaules de Corey. Ce n’était pas qu’il s’affalait sous le poids de la défaite : un bras venait de se poser sur son épaule, et quelqu’un s’appuyait de tout son poids sur lui. En tournant la tête, Corey découvrit Eliottt Howard, l’un de ses camarades de classe, penché par-dessus son épaule, les yeux rivés sur l’échiquier. S’il s’était agi d’un camarade ordinaire, il l’aurait repoussé d’un revers de main en râlant : « Mais qu’est-ce que tu fabriques ? ». Seulement, Eliottt Howard n’avait rien d’ordinaire : c’était un noble de haut rang et un membre éminent du conseil des élèves. Tout le séparait de Corey, simple troisième fils d’un baron sans envergure. Eliottt observa le plateau un instant, se redressa, puis tapota familièrement l’épaule de Corey.


— Ça te dérange de me céder ta place ?

— N-Non, pas du tout !


Alors que Corey s’empressait de lui céder son siège, Eliottt prit sa place et s’installa confortablement face au plateau. À l’opposé, la jeune fille eut un sursaut et rentra les épaules. Eliottt lui adressa son habituel sourire charmeur et lance d’un ton enjôleur :


— Salutations, Mademoiselle Norton. Que diriez-vous de m’accorder une partie, cette fois-ci ?

— M-Mais… nous ne sommes pas dans le même groupe…

— Aucun problème ! Qu’importe notre groupe de niveau, rien ne nous empêche de disputer une petite partie.


En effet, Eliottt avait raison : aucune règle n’interdisait l’affrontement entre un membre du groupe supérieur et un élève du groupe inférieur. Cependant, dans ce cas de figure, une victoire du groupe supérieur ne lui rapportait aucun point. À l’inverse, si le joueur du groupe inférieur l’emportait, cela pesait énormément dans le calcul de son taux de réussite. Par conséquent, les membres du groupe supérieur n’avaient strictement rien à gagner à affronter ceux d’un niveau inférieur. Pour parler franchement, c’était une pure perte de temps, et personne ne s’y risquait jamais. Et pourtant, Eliottt proposait de son propre chef d’affronter une cadette reléguée au bas du classement. Eliottt figurait parmi les trois meilleurs joueurs du groupe supérieur. Il se murmurait même que sa qualification pour le tournoi national d’échecs était d’ores et déjà garantie. Ce tournoi approchait à grands pas. Comment pouvait-il perdre son temps à affronter une débutante d’un groupe inférieur à un moment pareil ? Perplexe, Corey céda son siège et partit en quête d’un nouvel adversaire.

Eliottt attrapa deux pièces — une noire et une blanche —, les mélangea prestement à l’abri des regards sous la table, puis tendit ses deux poings fermés vers Monica.


— Choisis la main que tu veux.

— Je… je prends celle-ci, alors.


Eliottt ouvrit la main que la jeune fille venait de désigner : un roi noir y apparut. Il engagea donc la partie avec les blancs, et Monica prit la suite avec les noirs. Alors que Monica alignait posément ses pièces, Eliottt, qui avait déjà terminé sa mise en place depuis un moment, posa son menton au creux de sa main et murmura :

— Au fait…

Ses mains s’immobilisèrent sur l’échiquier et Monica leva les yeux vers Eliottt.


— E-Euh… Y a-t-il un problème ?

— Je parlais de notre partie de l’autre jour.


Elliot fit pivoter une pièce du bout des doigts et reprit, comme s’il se parlait à lui-même.
 
— Tu savais parfaitement que je ne t’avais pas encore expliqué le roque… et tu savais pertinemment que c’est grâce à ça que j’ai remporté la partie. Alors… pourquoi ne pas l’avoir fait remarquer devant tout le monde ?


Monica cligna des yeux, prise de court. Cette partie l’autre jour — son tout premier match d’échecs —, elle s’en souvenait encore parfaitement. C’était la partie où Elliot avait joué sans sa dame et laissé le premier coup à Monica. Monica avait eu l’avantage au début, mais au tout dernier moment, Elliot avait recouru à ce coup spécial appelé « le roque » pour intervertir la tour et le roi, provoquant ainsi la défaite de la jeune fille.

À cette époque, Monica ignorait tout de cette règle particulière ; sa défaite était donc tout ce qu’il y avait de plus logique. Voyant que Monica restait muette, ne sachant trop quoi répondre, Elliot reprit la parole :


— Tu étais parfaitement en droit de me le reprocher. Tu aurais même pu me balancer en plein visage que la partie était truquée !


Soudain, la lumière fit jour dans l’esprit de Monica. Ces derniers jours, Elliot s’était comporté de manière bien étrange : dans la salle du conseil, il semblait brûler d’envie de lui dire quelque chose, avant de s’éclipser précipitamment. Serait-ce pour cette raison qu’il tournait autour du pot depuis tout ce temps ?


— H-Euh… Eh bien…


Monica pesa soigneusement ses mots avant de répondre.


— … Si c’avait été une personne de ma connaissance, je suis sûre qu’elle m’aurait balancé ceci : « Quelle idiotie de t’asseoir à une table de jeu en te fiant uniquement aux explications de ton adversaire, sans avoir pris la peine d’étudier les règles officielles par toi-même. »


Inutile de préciser à quelle connaissance elle faisait allusion. Alors que Monica laissait échapper un petit rire étouffé en repensant au sourire mesquin de Louis Miller, Elliot la fixa avec des yeux mi-clos.


— Dis-moi… il serait pas carrément idiot, ton pote ?

— Eh bien… je trouve pourtant qu’il n’a pas tout à fait tort… Il répète toujours : « La partie commence bien avant de s’asseoir à la table de jeu. »


Elliot poussa un profond soupir et leva les mains en signe de capitulation.
 


— Allez, fais-moi une fleur ! Ce n’était pas de la malveillance… Je ne cherchais pas à te piéger en passant le roque sous silence. En toute honnêteté, je me disais qu’une débutante n’y comprendrait rien, alors j’ai sous-estimé tes compétences et tenté d’emporter la victoire sans cela.


Monica laissa échapper un pauvre « Hein ? », et Elliot s’ébouriffa la frange d’un geste agacé.


— C’est sur ce point précis que tu devrais m’en vouloir ! Je t’ai prise de haut, je me suis laissé emporter par l’agacement, et j’ai forcé la victoire en utilisant un roque que je ne t’avais même pas expliqué. Ce n’était pas à la loyale. C’était un coup bas, totalement indigne d’un noble.

— E-Euh…


Monica était complètement perdue. Elle n’arrivait absolument pas à saisir ce qui, dans les paroles d’Elliot, était censé susciter sa colère. S’il y avait bien une chose à laquelle Monica était habituée, c’était qu’on la prenne de haut — elle ne s’en offusquait jamais. En vérité, c’étaient plutôt les marques d’attention qui la mettaient mal à l’aise. Elle ne voyait donc aucun motif de grief envers Elliot pour cet oubli du roque, d’autant qu’il n’y avait aucune malice de sa part. Si faute il y avait, elle lui incombait entièrement pour ne pas s’être renseignée sur les règles au préalable.


— Je… Je suis désolée. Mais je n’arrive vraiment pas à voir pourquoi je devrais être en colère…


À ses mots, la bouche d’Elliot resta béante de stupeur. Monica observait sa réaction avec une perplexité grandissante,


— Tant que je peux jouer aux échecs, cela me suffit amplement.

Monica disposa les pièces restantes sur l’échiquier, puis leva les yeux vers Elliot.
 
— J’ai hâte de faire une belle partie avec vous.


Toute expression s’effaça du visage de Monica. Aucune trace de crainte ne se lisait plus sur ses traits enfantins ; ses yeux sombres, calmes et empreints d’une sérénité absolue, guettaient le premier coup d’Elliot. Elliot laissa échapper une lente expiration, puis posa la main sur son pion blanc.


— Dans ce cas, je ne retiendrai pas mes coups.

— … J’en serais ravie.

— Hein ? Ce gars, Corey, ne te suffisait donc pas ?

— … C’était bien plus amusant de jouer aux échecs avec vous, Seigneur Howard.

— Je suis extrêmement honoré de l’entendre.


Pour une raison inconnue, Elliot affichait un large sourire radieux, dévoilant ses dents blanches.